Ainsi la Paria

Sous Sarkozy, sous Hollande
posséder une chambre pour écrire
et gagner sa vie est une action honnie :
il y a trop de sans-logis.
La Poétesse qui en a un
se retrouve sur le chemin.
Son travail ne vaut rien,
selon la valeur des nantis.
Un vicieux de bonne figure
voulut profiter d’une femme.
Il promit, outragea et trahit,
et la petite chambre, la viola.
Il mit sa salive, son urine
sur les murs peints par les mains
de la femme qu’il prétendit
être « raciste ». Les gens le crurent.
Le colosse savait faire du tapage.
Exilé d’Afrique pour profiter,
il feignit d’être la victime :
il avait belle figure,
les bonnes gens de la Caisse familiale
et du Service d’hygiène le crurent.
La femme fut incarcérée,
puis déposée sur un banc
sous lequel elle tomba
face au port de Plaisance.
Sa vie brisée n’existe pas :
ils voilent la voix d’une femme,
au cœur de l’enfer de roses fanées
dont nous avons toutes l’habitude.
Paris vomit les meilleures d’entre nous.
Il faut qu’elles partent, si non,
périr.
Théo, un homme d’Alep,
ne crut pas les paroles du démon.
Il lui demanda de jeter
au ciel un couteau acéré.
Les dieux seront tes juges !
Le ciel est pur et le couteau
tombera sur elle, si elle ment,
ou sur toi, si tu mens. »
Le hâbleur eut un rire atroce.
Il pensait à l’argent qu’il volait
à la femme depuis cinq ans,
son œil torve caché derrière une caméra
qui filmait « sa proprio », ex amie
travaillant sur des films, ex proie.
Il cracha sur Théo : « Ah ! toi, le traître,
Tu te mêles de quoi ?
Je porte plainte au commissariat,
les flics sont mes potes.»
Les braves gens se dirent
que la situation était glauque.
Ils prirent peur. Leur cœur
se serra. Théo s’avança :
Ta propriétaire a eu sous le cou
un couteau. En voici un autre, dit-il.
Je vais le lancer au ciel.
Il retombera sur le méchant,
puisque tu accuses
celle que tu souilles,
celle qui t’aide,
avec tendresse et amour. »
Les gens commencèrent à réfléchir.
Le couteau s’est envolé
loin des voisins et des artisans
qui défendaient le monstre.
Hélas ! l’homme aime à bafouer
la femme belle, qui parle sans honte,
et voyage, jalousée
par les servantes dont elle est la cible,
ah ! vous, braves gens…
Le couteau vola longtemps.
Les hommes voyaient la chasuble des anges,
cousue d’étoiles honorant la Déesse
qui ouvre la cage de la plus faible
de nos sœurs en beauté,
Marie de France, Louise Labé,
Marceline, Renée Vivien, Muriel Cerf,
l’Éternelle Isis du Chant des Mères.
Le couteau ne revenait pas.
Le silence de la Pauvresse s’amplifiait
plein d’ardeur pour la Vérité,
tandis que l’agresseur paradait,
fantôme simiesque sur l’abîme
du corps dont il ampute les désirs
pour le conformer à sa loi
et le murer en lui-même.
Parce que la femme est la proie !
Parce qu’elle ne parle pas…
Quand elle boit la liqueur
du cortex de l’Univers,
elle est tuée.
Parce que ces mâles-là, gynécides enragés,
nous tuent chaque seconde,
ah ! oui, ils baisent et balisent
la Matrice des Trépassées.
Ô Marie !
je déclame dans un souverain silence
le Chant d’Adieu de ton martyr
qui ne sera pas le dernier.
Tout à coup, le couteau tomba.
Fer de Soleil de la Fureur divine,
il frappa le palabreur.
La foule le vit et le ciel fut de verre
Ah ! le Ciel tout simplement riait.
Voler une piaule à Paris est plus facile
que voler une bourse. Si le matin,
tu la vends, l’État t’interdit de l’acheter le soir.
Serruriers, scellés, arrêtés,
l’abri de la Poétesse est contrôlé
par le flic qui cadenasse son Paradis.
Violer une femme est admis.
Si elle parle, elle est bannie.
Dans le métro, arrachez ! je vous prie,
le voile de nos sœurs
et la blême pub des oppresseurs
vue dans le métro en janvier 2013) :
« Dans ce film, on ne tue pas une femme,
rien que des animaux. »
Que fait l’État Providence ?
Il est l’instrument de la violence,
il crée la pénurie pour que les faibles se déchirent.
La pénurie du blé, et il y eut la Révolution,
La pénurie de logement, et les femmes,
à l’honneur noyé de silence
réclament Justice, pas la promesse bafouée
d’un vieil État aveugle et grimaçant.
Gouverner n’est pas attiser les conflits
pour régner sur la boue déliquescente
d’une culture éternelle
prostituée au commerce.
C’est chasser les ténèbres,
lever l’anathème offert au chaos :
de l’abîme infernal, voir la réalité.
© Maison des Pages, Impression inimaginable, 2014

Publicités